Emprisonné dans nos perceptions

#introspection

Il faut bien que le nom du groupe soit «The Living End» pour que j’inverse mes habitudes. J’amorce donc cet article avec un extrait de chanson:

The Living End – Prisoner Of Society


«Well we don’t need no one to tell us what to do

Oh yes we’re on our own
And there’s nothing you can do
So we don’t need no one like you
To tell us what to do (…)

Cos I’m a brat
And I know everything
And I talk back
Cos I’m not listening
To anything you say

And if you count to 3 (one, two, three)
You’ll see it’s no emergency
You’ll see I’m not the enemy
Just a Prisoner of Society»

Pour mes lecteurs ne parlant pas anglais, grossièrement, ça pourrait se traduire comme suit: «Nous n’avons besoin de personne pour nous dire quoi faire. On est laissé à nous même et il n’y a rien que tu puisses y faire. Alors on n’a pas besoin de quelqu’un comme toi, qui vas nous dire quoi faire. Parce que je suis un bébé gâté. Je connais tout et je réponds. Parce que je n’écoute absolument rien de ce que tu dis. Et si tu comptes jusqu’à 3 (un, deux, trois). Tu vas voir qu’il n’y a pas d’urgence. Tu vas voir que je ne suis pas un ennemi, simplement un prisonnier de la société

Il s’agit d’une chanson valorisant la prise de pouvoir d’une jeune génération d’Australiens. Elle me parle particulièrement aujourd’hui comme un hymne à l’empathie de la société envers les personnes handicapées. Je sais, c’est un peu weird dit comme ça, mais je m’explique par mon moyen préféré: une anecdote.

Une fois par semaine, je vais marcher en compagnie d’autres clients du centre de réadaptation dans un parc. C’est en fin d’avant-midi et ça se déroule habituellement sous la pluie (du moins depuis que je participe au groupe). Nous sommes environ une dizaine avec ou sans aide technique (marchettes ou bâtons de marche). J’apprécie beaucoup cette activité, car elle me permet d’échanger avec d’autres personnes qui vivent les mêmes frustrations que moi.

Nous étions donc par une journée d’avril où les nuages gris se sont mis à déverser leurs torrents une fois que nous étions environ à la mi-parcours. Nous avons croisé sur notre chemin des employés de la ville qui se promenaient en camion et qui semblaient se diriger vers un chantier plus loin. Alors que nous étions tous mouillés des pieds à la tête et que nous arrivions à la hauteur du chalet (que nous avions hâte de retrouver), les employés nous ont barré le chemin. Il y avait des travaux, ils nous demandaient de rebrousser chemin.

Heureusement pour ma pression, une autre cliente est allée leur expliquer la particularité de notre situation tout en mentionnant qu’il n’y avait aucune indication nulle part qui indiquait que c’était fermé. Elle est revenue vers notre groupe et nous a alors dit qu’ils allaient essayer de penser à une solution. Comme nous nous trouvions à 100 mètres d’eux, j’ai commencé à marcher en leur direction.

«Stéphanie? Qu’est-ce que tu fais? On ne sait pas encore si on a le droit de passer par là.»

Ma chère, vraiment-trop-gentille-madame, le plus respectueusement du monde: je m’en câlisse, criss, sacre, fiche balance, moi je passe. 

«Oui, mais ce n’est peut-être pas sécuritaire»
«Ils marchent là eux? Moi aussi je vais marcher là»

Pour qu’on se comprenne bien, il n’y a aucun scénario où le groupe de marcheurs handicapés que nous formions n’allait remarcher les trois kilomètres que nous venions de parcourir, sous la pluie et le vent. Il y aurait fort probablement eu des blessés. Pour ma part, j’aurais été en mesure de le faire, mais j’aurais payé pour pendant deux jours ensuite. Alors, ce n’était tout simplement pas une option qu’ils me refusent le passage.

Je ne leur ai même pas parlé. J’ai simplement marché en leur direction d’un pas déterminé en gardant la tête haute. Entre le moment où j’ai commencé à marcher vers eux et celui où je suis arrivée, ils avaient bizarrement eu le temps de trouver une solution et ils étaient affairés à couper la clôture de métal qu’ils venaient de poser. Je leur ai fait un grand sourire et je leur ai souhaité une super belle fin de semaine. Jamais je n’aurai défié une forme «d’autorité» aussi éhontément avant d’être malade. Mais maintenant, quand tu te dresses entre moi et ma santé, je vais toujours prioriser mon intégrité physique immédiate, peu importe qui est la personne qui tente de me nuire. C’est ridicule que ça prenne ce type d’attitude I-don’t-give-a-shit pour que les gens te respectent.

Ben là c’est quoi le problème? T’es ben chialeuse sérieux, ils ont ouvert le passage ou pas?
Ah oui vraiment? C’est vrai que je remarque souvent ce qui ne fonctionne pas bien et ça me tracasse toujours jusqu’à ce que j’aie trouvé une solution. Remettons les choses en perspective tout de même. Quel a été le premier réflexe de l’employé? «Faites le tour» Oui mais nous sommes handicapés «ouin mais y’a des travaux ici alors il ne fallait pas passer par là» Ok mais ce n’était pas indiqué…

Pourquoi vivons-nous dans une société où c’est acceptable que le premier réflexe de quelqu’un soit de dire à des personnes qui, il doit bien s’en douter, sont handicapées, qu’ils doivent faire le tour. À quel point élevons-nous nos enfants centrés sur leur propre petit nombril pour que nous en soyons là comme société? Je dis élever nos enfants comme ça parce que naturellement, les enfants sont ceux qui ont eu les comportements les plus humains à mon égard lorsque j’étais en chaise roulante. Non seulement ils n’évitent pas notre regard, ils n’hésitent pas à nous poser des questions lorsqu’ils en ont. Si tout le monde agissait ainsi, les personnes ayant une maladie dégénérative feraient peut-être l’objet de moins de préjugés (comme que nous ne contribuons pas à la société par exemple).

Ben là, tu généralises, y’a plein de gens qui sont empathiques envers les plus vulnérables. Oui, c’est tout à fait vrai qu’il y en a, j’en croise très souvent et je le remarque, mais aujourd’hui, je suis de mauvaise humeur alors je chiale. Je poserais quand même une question au lecteur qui a eu une réflexion similaire. Est-ce que tu es du genre à dire que «les gens conduisent mal» en général? Pourtant les conducteurs qui ne font pas de manœuvres dangereuses, on ne les remarque pas. On remarque celui qui va nous céder le passage et encore plus celui qui nous a fait peur parce qu’il nous a coupé. Vous voyez le parallèle? La fameuse loi du 10-10-80. La plupart des gens sont parfaitement indifférents (80%), quelques-uns font des gestes concrets pour venir en aide aux personnes handicapées (10%) et d’autres étalent publiquement leur ignorance comme cet employé a fait (10%).

Notre réflexe individuel devrait toujours être d’aider les plus vulnérables et pas juste en apparence pour se conformer à une loi, mais parce que c’est la bonne chose à faire, tout simplement. Nous sommes tellement préoccupés par ce que nous avons à faire que nous ne prenons pas le temps de vivre l’instant présent. Ma belle-mère est brigadière scolaire, elle me racontait que certains parents passent proches d’écraser d’autres enfants en allant reconduire le leur à l’école tant ils sont pressés.

Je trouve ça difficile que ce soit la norme que 80% des gens soient indifférents s’ils ne sont pas touchés personnellement. Je m’inclus là-dedans; je ne serais pas en train de faire cette montée de lait si je n’avais pas la sclérose en plaques. C’est juste humain comme réflexe, j’imagine. Ça me rend triste que nous soyons comme ça les humains. En même temps, il y a tant de misère et de souffrance dans le monde, ce serait inimaginable d’absorber toute cette émotion. Peut-être que l’égoïsme au fond, c’est une forme de façon de préserver son bonheur. Si c’est le cas, est-ce qu’on peut en vouloir à l’univers en entier?

Peut-être que le sentiment d’être prisonnier d’une société indifférente à nous-même, on se le crée en portant des lunettes noires pour voir le monde. Si on choisit de mettre nos lunettes roses, on peut changer notre perception et se dire qu’une société, c’est tout simplement un regroupement d’individus qui tentent d’avancer dans la vie en essayant d’être heureux.

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