La fable qu’est devenue ma vie

LE CORBEAU ET LE RENARD

       Maître Corbeau, sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage.
Maître Renard, par l’odeur alléché,
Lui tint à peu près ce langage :
Et bonjour, Monsieur du Corbeau,
Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois.
À ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie,
Et pour montrer sa belle voix,
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Le Renard s’en saisit, et dit : Mon bon Monsieur,
Apprenez que tout flatteur
     Vit aux dépens de celui qui l’écoute.
Cette leçon vaut bien un fromage sans doute.
Le Corbeau honteux et confus
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.

Lorsque j’étais en 5e année du primaire, j’ai dû apprendre cette fable de Lafontaine par coeur et la réciter devant la classe. Cela peut sembler un exercice désagréable à première vue, mais ce fut tout le contraire. Ma mère était tellement contente de savoir que mon enseignante nous donnait cet exercice à faire puisque cela lui rappelait son enfance. Elle sortit de sa bibliothèque le livre des fables de Lafontaine, s’assied et se mit à le regarder avec moi. Nous avons récité cette fable à maintes reprises jusqu’à ce que je la connaisse du bout des doigts. Même si cela fait plus de 17 ans (my god déjà?!), ma mère et moi nous souvenons toujours de cette fable par coeur.

J’entends la voix de mon chum qui me dit que c’est quétaine les fables de Lafontaine (littéralement parce qu’il m’a entendu écouter ce vidéo et a vraiment dit ça). Peut-être qu’il a un peu raison, mais ces connaissances «inutiles» de mon enfance se sont révélées fort pertinentes il y a quelques jours. Ma mère et moi gardions à coucher, chez elle, les fils de mon frère, tout deux âgés de 5 ans (ben oui, des jumeaux!). Or, celle-ci s’est départie depuis belle lurette de ses livres pour enfants et les très honorables fêtés du jour même exigeaient être divertis avant le dodo. Nous nous mîmes donc à réciter cette fable de façon théâtrale aux deux enfants, qui nous regardaient, les yeux arrondis, afin de ne rien manquer du spectacle. Très bon dépanneur quand t’es mal pris!

Ces moments spéciaux, j’ai pu les partager avec ma mère en 2000 et avec mes neveux en plus en 2017, grâce à l’oeuvre de Lafontaine. Les morales qu’il inspire sont toujours d’actualité bien que ces écrits remontent à l’arrivée de nos premiers ancêtres en Nouvelle-France au 17e siècle (j’ai une passion secrète pour la généalogie).

Une de ces dernières journées pluvieuses, je rêvassais, assise confortablement dans mon salon avec mes deux chats. J’entendais le vent fouetter les branches des arbres devant ma maison et la pluie tomber violemment. Cela me rappela une autre fable que je connaissais bien:

LE CHÊNE ET LE ROSEAU

Le Chêne un jour dit au Roseau :
Vous avez bien sujet d’accuser la Nature ;
Un Roitelet pour vous est un pesant fardeau.
Le moindre vent qui d’aventure
Fait rider la face de l’eau,
Vous oblige à baisser la tête :
Cependant que mon front, au Caucase pareil,
Non content d’arrêter les rayons du Soleil,
Brave l’effort de la tempête.
Tout vous est Aquilon, tout me semble Zéphir.
Encor si vous naissiez à l’abri du feuillage
Dont je couvre le voisinage,
Vous n’auriez pas tant à souffrir :
Je vous défendrais de l’orage ;
Mais vous naissez le plus souvent
Sur les humides bords des Royaumes du vent.
La nature envers vous me semble bien injuste.
— Votre compassion, lui répondit l’Arbuste,
Part d’un bon naturel ; mais quittez ce souci.
Les vents me sont moins qu’à vous redoutables.
Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu’ici
Contre leurs coups épouvantables
Résisté sans courber le dos ;
Mais attendons la fin. Comme il disait ces mots
Du bout de l’horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
Que le Nord eût porté jusque-là dans ses flancs.
L’Arbre tient bon ; le Roseau plie.
Le vent redouble ses efforts,
Et fait si bien qu’il déracine
Celui de qui la tête au Ciel était voisine,
Et dont les pieds touchaient à l’Empire des Morts.

La morale de cette fable? Ne regarde pas celui que tu crois plus faible de haut. La force de caractère nécessaire pour vivre avec une maladie chronique comme la sclérose en plaques est sous-estimée par plusieurs. Les implications sont tellement lourdes qu’elles donnent le tournis. C’est de se réveiller à chaque matin en sachant que cette journée sera peut-être la dernière où on marchera. C’est de continuer à aller travailler même si c’est possible qu’on doive en ressortir en chaise roulante et en douleur. C’est de planifier notre avenir même si c’est possible qu’on devienne aveugle et qu’on ne puisse le voir. Le combat contre le corps est constant, mais c’est celui contre l’esprit qui est le plus difficile.

Je ne me placerais pas en victime de ma situation, mais visiblement la société est composée de plus de chênes que de roseaux. Lorsque vous êtes atteints d’une maladie chronique, certains pensent que vous devenez un moindre citoyen, que vous ne devriez pas «déranger».

Par exemple, aux promenades St-Bruno, chez Renaud-Bray, les rangées ne sont pas assez larges pour permettre l’accès en chaise roulante (je n’ai aucun malaise à les nommer, c’est un fait). Lorsque je magasine au centre commercial, j’emprunte une chaise roulante gratuitement à l’entrée. J’ai accroché plusieurs fois les étagères du Renaud-Bray avec mes pieds (qui sont sursensibles). Un employé m’a lancé un regard accusateur lorsque j’ai fait tomber certains produits malgré moi. Ce jeune homme d’environ 17-18 ans, qui était peut-être à son premier emploi, se permettait de me lancer un regard du type: tu voyais bien qu’il n’y avait pas assez de place pour passer?! Oui et c’est ça le problème, pourquoi il n’y a pas assez de place pour passer? Répondis-je, dans mon altercation silencieuse avec le jeune qui me regardait de haut parce que lui ses jambes fonctionnent (i.e. je suis différente, donc je dérange).

Pour ceux qui l’ignorent, je travaille en tant que criminologue auprès de mineurs ayant commis des actes criminels. Disons que le jeune au nombril-pas-sec-incapable-de-se-faire-pousser-une-barbe-crédible, ne m’impressionnait pas trop, pourtant il se prenait pour un chêne. C’est le genre de jeune homme que j’aurais pu rencontrer dans mon bureau dans un tout autre contexte et il aurait probablement été autrement plus respectueux à mon égard (du moins ça aurait été dans son intérêt de l’être).

C’est pour ça que c’est important de sensibiliser les gens. Avec la sclérose en plaques, je ne suis peut-être pas l’égale des autres au niveau de mes capacités physiques en tout temps, mais je peux vous dire que ça m’a apporté une force de caractère intéressante. C’est nécessaire pour survivre avec la sclérose en plaques selon moi. Sinon, on est juste une malade et/ou une victime de sa situation (Guess what, personne ne choisis où et avec quel bagage génétique il naît) et on devient un désagrément pour l’univers en entier. Je ne veux pas devenir aigrie. L’autre option, c’est de se battre.

Une autre preuve de la force de caractère que ça prend? Cette photo là a été prise le 25 décembre dernier, l’avant-veille de ma rentrée à l’hôpital pour ma deuxième poussée. J’avais une migraine et chaque centimètre de mon corps me faisait mal, mais c’était Noël et j’étais contente de partager ce moment-là en famille.

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Fighter – Christina Aguilera

«Cause it makes me that much stronger
Makes me work a little bit harder
It makes me that much wiser
So thanks for making me a fighter
Made me learn a little bit faster
Made my skin a little bit thicker
Makes me that much smarter
So thanks for making me a fighter»

Les paroles pourraient se traduire grossièrement par: «Ça m’a rendue tellement plus forte, ça m’a fait travailler plus fort, ça m’a rendue plus sage. Merci d’avoir fait de moi une combattante. Ça m’a fait apprendre plus vite, ça m’a rendue plus tough, ça me rend plus intelligente. Merci d’avoir fait de moi une combattante» 

Bonne fête des Mères, à ma maman et à toutes les autres! (légèrement d’avance)

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